Au cœur de la grande forêt claire du Burkina Faso, là où les feuilles bruissent comme des voix anciennes et où la lumière tombe en taches dorées sur la terre rouge, vivait Zimwé, un petit caméléon connu pour ses changements de couleurs. Les enfants du village disaient que son dos ressemblait à un tissu tissé par les ancêtres eux-mêmes : parfois vert comme la saison des pluies, parfois brun comme la terre sèche, parfois même jaune comme les premières mangues mûries au soleil.
Mais Zimwé, malgré sa parure merveilleuse, se sentait souvent seul.
— Pourquoi suis-je si différent ? murmurait-il en regardant les autres animaux.
Les lézards ne changeaient jamais de couleur, les pintades restaient tachetées, les phacochères gardaient leur gris de poussière. Zimwé, lui, semblait être un mille-feuille vivant.
Un matin où la rosée brillait encore comme des perles posées sur les herbes, il décida de partir.
— Je dois comprendre qui je suis. Peut-être que le monde sait mieux que moi.
Et c’est ainsi qu’il commença un voyage qui allait transformer bien plus que sa peau.
Les Couleurs de la Forêt Verte
Zimwé s’enfonça dans la grande forêt de Sissili, là où les feuilles formaient une cathédrale végétale. À mesure qu’il avançait, son corps devint vert profond, se confondant avec la verdure.
Les singes se balançaient au-dessus de sa tête.
— Regardez le petit caméléon ! Il se fond dans les feuilles, mais il avance sans bruit !
L’un d’eux descendit près de lui.
— Pourquoi changer autant de couleurs, petit cousin ?
Zimwé répondit :
— Je ne le fais pas exprès. C’est le monde qui me peint.
Le singe éclata de rire :
— Alors laisse-le peindre ! La forêt aime ceux qui savent devenir un peu elle-même.
Zimwé comprit que s’adapter n’était pas perdre son identité, mais apprendre à écouter ce qui l’entoure.
Le Bleu des Eaux Profondes
Après la forêt, Zimwé arriva près d’un marigot large comme un miroir du ciel. L’eau était si calme qu’on aurait cru que les nuages s’y reposaient. Là vivaient les grenouilles, les poissons argentés, et un grand caïman qui dormait les yeux ouverts.
En approchant du bord, Zimwé devint bleu, d’un bleu qu’il n’avait jamais vu sur lui auparavant.
Les grenouilles coassèrent :
— Oh ! Celui-là porte la couleur de l’eau !
Le grand caïman ouvrit lentement la bouche :
— La rivière n’accepte que ceux qui savent respecter son silence et sa profondeur.
Puis il referma ses mâchoires dans un bruit sourd.
Zimwé resta immobile longtemps.
Il sentit que le bleu n’était pas seulement une couleur : c’était une paix intérieure.
Une respiration lente.
Un murmure doux.
Il comprit que s’adapter permet aussi de ressentir des choses nouvelles en soi
Le Jaune des Savannes Brûlantes
Plus loin, au-delà des eaux, s’étendait la savane. Les herbes hautes, sèches et dorées par le soleil cousaient un tapis mouvant. Le vent y passait comme un musicien qui accorde son instrument avant la fête.
Zimwé devint jaune, presque doré, comme une tige de mil mûre.
Les pintades, surprises, le fixèrent :
— Tu ressembles au soleil ! Fais attention, tu pourrais t’y brûler !
Le caméléon sourit.
— Je ne suis qu’un voyageur. Je cherche ce que mes couleurs veulent dire.
La savane lui enseigna la chaleur, l’endurance, l’importance de regarder loin, de prévoir, d’anticiper.
Le Rouge des Villages et de la Vie
Au bout de plusieurs jours, Zimwé arriva près d’un village. Le sol était rouge comme le sorgho écrasé, et les cases en banco brillaient sous la lumière. Des enfants riaient, des femmes pilaient le mil, des hommes réparaient leurs filets de pêche.
Zimwé se retrouva teinté de rouge, un rouge profond, celui de la terre nourricière.
Un vieil homme, assis à l’ombre d’un karité, l’observa.
— Ah… petit caméléon. Tu portes sur toi la couleur de la vie. Ici, nous savons que la terre rouge est une mère. Elle accueille, elle nourrit, elle enseigne la patience.
Zimwé s’inclina respectueusement.
Il se sentit soudain fier de porter une couleur qui reliait les humains, les animaux et la terre elle-même.
Retrouver sa Forêt, les Couleurs dans le Cœur
Après avoir traversé tant de paysages, il décida de rentrer. Sa forêt natale l’accueillit avec le chant des oiseaux et l’odeur humide des feuilles. Mais Zimwé n’était plus le même.
Il avait compris que chaque couleur était une leçon :
le vert pour l’écoute,
le bleu pour la paix,
le jaune pour la vigilance,
le rouge pour l’enracinement.
Lorsqu’il retrouva son arbre, les autres caméléons vinrent le voir.
— Zimwé, tu changes plus de couleurs qu’avant !
Il répondit avec douceur :
— Ce ne sont pas mes couleurs qui changent… c’est mon regard. J’ai appris que le monde est vaste, et que pour vivre avec les autres, il faut parfois prendre un peu de leur lumière.
La forêt sourit, le vent se fit doux, et même le vieux perroquet approuva en hochant la tête.
Depuis ce jour, on raconte dans les villages :
« Le caméléon n’imite pas pour disparaître, il se colore pour comprendre. »
Et on dit que ceux qui savent s’adapter, comme Zimwé, voient toujours plus beau et vivent toujours plus en paix.







