TROIS ANS DE GOUVERNANCE DU CAPITAINE IBRAHIM TRAORE: Bilan, défis et perspectives pour le Burkina Faso

Trois années se sont écoulées depuis l’arrivée du Capitaine Ibrahim Traoré à la tête de l’État burkinabè. Dans un contexte marqué par une crise sécuritaire persistante, des tensions politiques et un effritement économique, le jeune chef d’État s’est présenté comme l’homme de la rupture et de la souveraineté retrouvée. Mais après trente-six mois de pouvoir, où en est le pays ? Cet article propose une analyse approfondie des avancées, des limites et des perspectives qui se dessinent pour les mois à venir.

L’accession au pouvoir du Capitaine Ibrahim Traoré, le 30 septembre 2022, n’est pas un évènement isolé. Elle s’inscrit dans une succession de crises ayant secoué le Burkina Faso depuis 2015 : effondrement sécuritaire, multiplication des attaques terroristes, désillusion populaire face à l’incapacité des régimes précédents à protéger les populations.
La prise du pouvoir par les militaires a été saluée par une frange importante de la population, qui y voyait un espoir de changement radical. Les attentes étaient immenses : reconquête du territoire, restauration de la sécurité, relance économique, réhabilitation des infrastructures détruites, réconciliation nationale.

 La priorité sécuritaire : entre succès et sacrifices

Dès les premières semaines, le nouveau pouvoir a lancé une politique de mobilisation sans précédent : recrutement massif de Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), création de Bataillons d’intervention rapide, acquisition de matériel militaire auprès de nouveaux partenaires comme la Russie et la Turquie. Les résultats, bien que partiels, sont visibles : plusieurs localités ont été libérées, les corridors stratégiques (Ouaga-Dori, Kaya-Djibo) ont été progressivement sécurisés, permettant un retour de l’aide humanitaire et des activités économiques dans certaines zones. Cependant, l’insécurité reste élevée. Selon des sources humanitaires, près de 2 millions de personnes demeurent déplacées internes, et certaines régions restent enclavées. Des rapports de violations des droits humains entachent les efforts militaires, soulevant des inquiétudes sur la discipline des troupes et les risques de fractures communautaires. La victoire militaire décisive se fait encore attendre ; la guerre contre les groupes armés s’annonce longue et coûteuse.

La gouvernance et la Transition politique

Le régime a engagé plusieurs actions anticorruptions : audits d’institutions publiques, arrestation de fonctionnaires impliqués dans des détournements, suppression de certaines institutions jugées budgétivores. Ce discours de rigueur a renforcé la popularité du Capitaine, notamment, auprès de la jeunesse. L’un des sujets les plus sensibles reste la Transition politique. Les élections promises ont été repoussées, arguant de la nécessité de sécuriser le territoire avant tout retour à un processus démocratique. Si cet argument est recevable pour une partie de l’opinion, il nourrit aussi la crainte d’une prolongation indéfinie de la Transition et d’un verrouillage du jeu politique.

 Réformes économiques et souveraineté

Depuis son arrivée au pouvoir, le Capitaine Ibrahim Traoré a fait de la souveraineté économique un axe majeur de sa gouvernance. L’une des principales mesures phares a été la nationalisation de certaines mines stratégiques, notamment, celles dont les contrats ou la rentabilité étaient jugés défavorables à l’État burkinabè. Cette reprise en main vise à rééquilibrer le partage de la rente minière et à faire de l’or qui représente plus de 70 % des exportations, un levier direct de financement de l’effort de guerre et des investissements publics. Parallèlement, le gouvernement a annoncé la création d’une raffinerie nationale d’or, afin de mettre fin à l’exportation brute du métal précieux et de capter localement une partie de la valeur ajoutée. L’objectif est double : renforcer les réserves d’or détenues par le Trésor public, qui peuvent servir de garantie financière, et développer une filière industrielle capable de générer des emplois qualifiés.

D’autres initiatives viennent compléter cette stratégie :

  • Révision du Code minier pour accroître la part des revenus revenant à l’État et aux collectivités locales.
  • Mise en place d’une centrale d’achat publique pour mieux contrôler la commercialisation de l’or artisanal, secteur longtemps dominé par des réseaux parallèles qui échappaient à l’impôt.
  • Taxation révisée des exportations et mécanismes de suivi électronique pour réduire la fraude et les sorties illicites de production.

Ces mesures, bien que saluées par une partie de l’opinion, ne sont pas sans défis : les opérateurs miniers étrangers réclament de la visibilité juridique et craignent que ces réformes ne découragent les investissements à long terme. La réussite de cette reprise en main dépendra de la capacité de l’État à instaurer un climat de confiance tout en assurant la transparence dans la gestion des revenus miniers.

Défis structurels persistants

Malgré ces réformes ambitieuses, l’économie burkinabè reste soumise à des contraintes structurelles lourdes. Les attaques terroristes perturbent la production agricole, principale source de revenus pour plus de 80 % de la population active. Des milliers d’hectares de terres arables restent abandonnés, des villages entiers sont vidés de leurs habitants, et l’accès aux marchés devient difficile. Cette situation alimente la flambée des prix des denrées de base (mil, maïs, sorgho), accentuant l’inflation et réduisant le pouvoir d’achat. Le secteur privé, déjà fragile, souffre du climat d’incertitude : plusieurs entreprises suspendent leurs activités dans les zones rouges, les coûts de transport et de sécurisation grimpent, et les projets d’infrastructures sont retardés. Le risque-pays élevé freine l’arrivée de nouveaux investisseurs étrangers, ce qui limite la création d’emplois. Plus de 80 % de l’activité économique reste informelle, ce qui prive l’État de recettes fiscales et complique la mise en œuvre de politiques publiques ciblées. La formalisation de ce secteur demeure un défi, nécessitant à la fois des incitations (crédits, protection sociale, formation) et un accompagnement progressif pour éviter de fragiliser les petits acteurs. Chaque année, plus de 300 000 jeunes arrivent sur le marché du travail. Les capacités de l’économie formelle à absorber cette main d’œuvre restent très limitées, alimentant le chômage et l’exode rural. Cette jeunesse, frustrée par l’absence d’opportunités, est particulièrement vulnérable aux discours radicaux ou à l’émigration clandestine.

Vers une stratégie de résilience économique

Pour transformer ces défis en opportunités, le gouvernement devra :

  • Investir massivement dans l’agriculture de résilience et l’agro-industrie, afin d’assurer la sécurité alimentaire et créer des chaînes de valeur locales ;
  • Développer des infrastructures énergétiques et routières pour relier les zones de production aux marchés ;
  • Renforcer le système éducatif et la formation professionnelle pour aligner les compétences des jeunes sur les besoins du marché ;
  • Consolider la transparence dans la gestion des revenus miniers et les orienter vers des projets structurants à fort impact social.

En résumé, la souveraineté économique ne pourra se concrétiser que si les réformes structurelles s’accompagnent d’une véritable politique de développement inclusif, capable de redonner confiance aux citoyens et de stimuler l’investissement productif.

 Diplomatie : entre rupture et nouvelles alliances

Le Burkina Faso a opéré un virage géopolitique clair : rupture progressive avec l’influence française, retrait de certaines coopérations militaires, diversification des partenariats internationaux. La mise en place de l’Alliance des États du Sahel (AES) avec le Mali et le Niger représente l’un des piliers de la nouvelle diplomatie burkinabè. Objectif : bâtir une défense commune, coordonner les politiques économiques et affirmer une souveraineté collective face aux pressions extérieures. Cependant, cet isolement vis-à-vis de la CEDEAO et de certains bailleurs traditionnels comporte un risque : sanctions économiques, réduction de l’aide internationale et tensions commerciales. Le gouvernement a multiplié les actions humanitaires : distribution de vivres, programmes de relogement, aides aux déplacés internes. Des projets de relance de l’école en zones libérées ont été annoncés. Mais la crise humanitaire reste l’une des plus graves du continent : près d’un Burkinabè sur dix vit déplacé ou en insécurité alimentaire. Sans un plan de relèvement massif, le risque d’une génération perdue devient réel. Trois ans après son arrivée au pouvoir, le Capitaine Ibrahim Traoré reste l’une des figures politiques les plus populaires du Burkina Faso, symbole d’une jeunesse qui aspire à la souveraineté et au renouveau. Cependant, la réussite de son projet dépendra de sa capacité à concilier la nécessité de l’ordre et de la sécurité avec le respect des libertés, à transformer les ressources naturelles en richesses partagées, et à redonner espoir à une population éprouvée. Le temps joue contre lui : l’attente des Burkinabè est immense, et l’histoire jugera cette Transition sur sa capacité à offrir un futur stable, juste et prospère au pays des Hommes intègres.

Bamoy FARBA

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