LIPTAKO-GOURMA: Le scandale géologique derrière la guerre du Sahel

La guerre du Sahel ne se résume plus à une lutte idéologique ou religieuse. Derrière les attentats, les zones interdites et les camps de déplacés, se joue une guerre plus silencieuse : celle du contrôle des ressources naturelles du Liptako-Gourma, vaste région chevauchant le Burkina Faso, le Mali et le Niger. L’ingénieur des mines burkinabè Aboubakar Mahamane Nacro, dans un texte visionnaire, révèle l’arrière-plan minéral et géostratégique d’une tragédie programmée. Son cri du cœur, lancé il y a plusieurs années, résonne aujourd’hui avec une pertinence implacable : le Sahel souffre moins d’un manque de ressources que d’une convoitise planétaire.

En 1968, Léopold KAZIENDE, ministre nigérien des Mines, annonçait déjà : “Le Liptako-Gourma sera le Katanga de l’Afrique de l’Ouest.” Cette prédiction s’est réalisée. Plus d’un demi-siècle plus tard, les trois pays du Liptako-Gourma vivent dans la tourmente : militarisation du territoire, interventions étrangères, zones minières disputées. Les cartes secrètes des anciennes puissances coloniales, conservées au BRGM français, identifiaient cette région comme l’un des plus riches bassins miniers du continent un “scandale géologique”. Aujourd’hui, cette prophétie est devenue malédiction.

Un trésor enfoui sous les ruines

Le Sahel, souvent décrit comme une terre aride et meurtrie, dissimule sous ses étendues poussiéreuses un patrimoine minéral d’une valeur inestimable. Aboubakar Mahamane Nacro le rappelle avec force : le sous-sol sahélien est un véritable coffre-fort de l’humanité, riche en or, en uranium, en manganèse, en fer, en nickel, en pétrole et en terres rares ces éléments indispensables aux technologies modernes. De Falagountou à Arlit, de Hombori à Tillabéry, la carte géologique du Liptako-Gourma ressemble à une mosaïque de promesses. Mais ces promesses n’ont jamais profité à leurs véritables propriétaires : les peuples du Sahel. L’auteur évoque notamment l’échec du Centre de Télédétection de Ouagadougou, symbole tragique d’un destin confisqué. Ce centre, créé dans les années 1980 pour doter le Burkina Faso d’une autonomie en matière d’exploration géologique, aurait pu révolutionner la connaissance du sous-sol national. Mais il fut rapidement étouffé, saboté, vidé de sa substance par des intérêts occultes. Selon Nacro, “on a préféré que les Africains continuent d’extraire sans savoir ce qu’ils possèdent.” Autrement dit, la dépendance devait être entretenue, la science devait rester étrangère, et le savoir géologique, gardé comme un secret d’État par les puissances extérieures. Cette ignorance imposée constitue, selon lui, la première arme de domination économique. Tant que les États africains ignorent l’étendue et la nature exacte de leurs ressources, ils restent à la merci de ceux qui les exploitent. Derrière les multinationales minières et les accords de coopération “technique”, se cache une stratégie vieille comme le monde : maintenir le continent dans une minorité géologique, incapable de planifier ses propres politiques d’exploitation. L’Occident, mais aussi certains nouveaux acteurs émergents, préfèrent un Sahel “riche et dépendant” plutôt qu’un Sahel “pauvre mais souverain”.

Aujourd’hui encore, les conséquences de ce sabotage sont visibles : la plupart des pays sahéliens ne disposent ni de cartes géologiques précises, ni de laboratoires modernes de prospection, ni de centres de données minérales fiables. Les contrats se signent souvent à l’aveugle, sur la base d’études réalisées à l’étranger. Ainsi, la richesse du Sahel reste un mirage : elle existe, mais elle n’appartient pas à ceux qui vivent dessus. Nacro y voit la preuve d’une colonisation prolongée non plus territoriale, mais intellectuelle et scientifique. En vérité, ce trésor enfoui sous les ruines ne se réduit pas à ses métaux ou à son pétrole. Il est aussi le symbole d’une souveraineté confisquée. Le jour où les nations du Sahel reprendront le contrôle de la connaissance de leur sous-sol, ce jour-là commencera la véritable indépendance économique. Car on ne libère pas un peuple tant qu’il ne sait pas ce qu’il possède.

 Le vrai visage de la guerre : le sous-sol

La soi-disant guerre “contre le terrorisme” s’apparente, selon Nacro, à une recolonisation géoéconomique. Les acteurs changent France, États-Unis, Russie, Turquie, Chine — mais la logique reste la même : contrôler les richesses par le chaos. Les groupes armés deviennent des prétextes pour militariser les zones minières, créer des corridors sécurisés pour l’extraction et vider les villages gênants. Le triangle Dori–Gao–Tillabéry, jadis espace d’échanges et de pastoralisme, est désormais quadrillé par des bases militaires, des compagnies minières et des trafics d’armes. “Quand le peuple fuit, la terre devient libre pour l’exploitation.”

L’éveil des peuples sahéliens

Dans ce contexte, les révolutions politiques récentes au Mali, au Niger et au Burkina Faso marquent un tournant historique. Les États de l’Alliance des États du Sahel (AES) cherchent à rompre avec la dépendance structurelle imposée par les anciens partenaires.
L’esprit de “Libataako” la terre qu’on ne peut terrasser devient le symbole d’une renaissance. Nacro avait anticipé cette prise de conscience : “Un jour, les peuples du Sahel comprendront que leurs montagnes d’or valent plus que toutes les aides qu’on leur promet.” Son appel à une Société Nationale de Géologie et des Mines, sur le modèle de la SONABHY, prend aujourd’hui tout son sens. Une telle institution permettrait à chaque pays sahélien de maîtriser son cadastre minier, d’assurer la transparence et de financer le développement par ses propres ressources.

Le devoir de mémoire et de résistance

Les figures comme Modibo Keïta, Thomas Sankara ou Léopold Kaziende avaient compris que l’indépendance politique ne suffisait pas sans indépendance minière. Les peuples du Liptako-Gourma, héritiers de cette vision, doivent désormais défendre leur terre avec intelligence, foi et unité. Les massacres de populations, les zones interdites, les migrations forcées ne sont pas des fatalités : ils sont les symptômes d’une guerre pour l’appropriation du futur. Le Sahel, loin d’être une zone maudite, est une terre stratégique, un cœur énergétique convoité par le monde entier. “Le Liptako-Gourma n’est pas une zone de guerre : C’est le cœur battant de notre avenir.”

L’analyse d’Aboubakar Mahamane Nacro transcende le témoignage. Elle pose la question essentielle : qui contrôle la terre, contrôle la liberté. Tant que nos États délégueront l’exploration et la connaissance de leurs ressources à des puissances étrangères, la paix restera un mirage. Le moment est venu d’un réveil géologique et patriotique, où la connaissance de nos sols devient une arme d’émancipation. Le Liptako-Gourma, jadis théâtre de guerre, peut redevenir une école de souveraineté. “La terre du Sahel n’appartient pas à ceux qui la convoitent, mais à ceux qui la comprennent.”

Dramane KONATE

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