CHEQUES IMPAYES: Quand l’Etat burkinabè dit stop

Le Burkina Faso vit un moment décisif dans sa gouvernance financière. Confronté à une pression sécuritaire accrue, à des besoins sociaux toujours plus importants et à une raréfaction des ressources, l’État se voit contraint de mobiliser chaque franc disponible pour assurer la continuité des services publics. C’est dans ce contexte que le Directeur général du Trésor et de la Comptabilité publique, Bruno Raymond Bamouni, a annoncé une mesure qui marque une véritable rupture : l’interdiction de l’usage du chèque pour les paiements dus à l’État à partir du 1er octobre 2025. Cette décision vise à enrayer une hémorragie financière évaluée à 34 milliards FCFA de chèques impayés, un montant qui correspond à plusieurs programmes d’infrastructures scolaires, de routes ou d’appui logistique aux forces armées. L’annonce a suscité de vifs débats dans les milieux économiques, mais elle est perçue comme un acte de courage et de rigueur dans la gestion des finances publiques.

Le chèque, autrefois gage de confiance et de solvabilité, est devenu un instrument de contournement pour certains contribuables. Le Trésor public recense aujourd’hui près de 3 200 chèques impayés, représentant des dizaines de milliards de francs de recettes fiscales et parafiscales jamais recouvrées. Certains contribuables ont fait de cette pratique un véritable système. L’exemple cité par le DG du Trésor est éloquent : « Une seule personne a émis près de quarante-neuf chèques en deux mois, tous revenus impayés », a-t-il dénoncé. L’État, dans ces conditions, délivre des services – immatriculations, documents administratifs, autorisations de marché – sans jamais percevoir la contrepartie financière. Cette situation fragilise la trésorerie nationale et retarde des projets vitaux, du paiement des salaires à l’entretien des routes, en passant par l’équipement des Forces de défense et de sécurité.

La décision : interdiction du chèque

À partir du 1er octobre, tout paiement dû à l’État – qu’il s’agisse d’impôts, de taxes, de droits de douane ou de prestations administratives – devra être réglé en numéraire ou par voie électronique. Le chèque Trésor, émis par l’administration publique elle-même, reste valable, puisqu’il est garanti. Pour le Trésor public, l’enjeu est double : assurer la disponibilité immédiate des ressources et réduire les fraudes liées aux chèques sans provision. Cette décision s’inscrit aussi dans une dynamique plus large de modernisation de l’Administration et de promotion des paiements électroniques. Cette réforme devrait permettre d’assainir la trésorerie de l’État et d’améliorer le taux de recouvrement. Elle réduira considérablement les contentieux liés aux recouvrements forcés et donnera à l’État une meilleure crédibilité auprès des partenaires financiers. Les recettes seront disponibles sans délai, ce qui offrira une marge de manœuvre plus importante pour le financement des priorités nationales. Le Burkina Faso ne fait que rejoindre une tendance déjà amorcée dans plusieurs pays de la sous-région. En Côte d’Ivoire, l’interdiction du chèque pour le paiement des impôts dès 2022 a permis une hausse de près de 18 % des recettes fiscales en un an. Au Sénégal, la digitalisation des paiements a réduit de 70 % les incidents liés aux chèques sans provision. Quant au Ghana, le portail Ghana.gov a centralisé tous les paiements des citoyens et des entreprises, renforçant la transparence et réduisant les fraudes.

Réactions des acteurs économiques

Pour de nombreux économistes, cette décision était inévitable. Dr Adama Kaboré souligne qu’elle permettra de responsabiliser les contribuables et de protéger l’État contre les abus. Des chefs d’entreprise, comme Mariama Zongo, y voient une avancée en matière d’équité : ceux qui respectaient déjà leurs obligations par virement ou en espèces ne seront plus désavantagés face à ceux qui usaient des chèques sans provision pour gagner du temps. Au-delà de la simple interdiction, cette mesure ouvre la voie à une administration plus moderne. L’État mise sur la généralisation des paiements par mobile money et le développement de plateformes numériques pour les taxes et impôts. L’objectif est de faciliter les démarches, de réduire les files d’attente et d’améliorer la traçabilité des transactions. Des efforts devront, toutefois, être faits pour doter les zones rurales d’infrastructures de connectivité et former les agents, ainsi que les contribuables à ces nouveaux outils.

Comme toute réforme majeure, cette mesure devra surmonter des résistances. Certains contribuables, habitués à l’usage du chèque, pourraient rechigner à adopter les nouveaux moyens de paiement. La question de la sécurité des transactions électroniques se pose également, dans un contexte où la cybercriminalité devient une menace croissante. Le succès de la réforme dépendra donc de la capacité des autorités à accompagner la transition, à garantir la fiabilité des systèmes et à sanctionner les contrevenants.

Un signal fort pour la discipline budgétaire

En interdisant le chèque comme moyen de paiement, l’État burkinabè envoie un message clair : il n’est plus question de tolérer des pratiques qui compromettent la mobilisation des ressources publiques. Cette mesure, si elle est bien appliquée, pourrait devenir un tournant dans l’histoire budgétaire du pays et contribuer à restaurer la confiance entre l’Administration et les citoyens. Elle incarne une volonté politique de renforcer la souveraineté financière et de bâtir un système fiscal plus juste et plus efficace. La balle est désormais dans le camp des contribuables, des institutions financières et des acteurs économiques pour que cette décision devienne une réussite collective et un levier de redressement économique pour le Burkina Faso.

Stéphane BALIMA

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