À Ouagadougou, du 10 au 12 septembre 2025, s’est tenue une rencontre nationale d’une importance historique : les États généraux de la Décentralisation. Sous la présidence du Premier ministre, S.E.M. Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, cette grande messe de la gouvernance locale a réuni le gouvernement, les collectivités territoriales, les acteurs de la société civile et les experts, avec une mission claire : repenser la Décentralisation, en faire un outil de sécurisation et un levier de développement, et replacer les populations au centre de l’action publique.
Dans la vaste Salle de conférences de Ouaga 2000, l’ambiance était à la fois solennelle et chargée d’espoir. L’ouverture officielle de ces États généraux n’était pas une simple formalité. C’était un acte de refondation. Plus de vingt ans après le lancement de la Décentralisation au Burkina Faso, le pays se trouve à la croisée des chemins. Les crises sécuritaires, les défis économiques et les attentes citoyennes poussent à une révision en profondeur du modèle. Le Premier ministre l’a rappelé dans son discours, évoquant les promesses initiales de la Décentralisation : rapprocher l’État du citoyen, améliorer l’accès aux services publics et stimuler le développement local. Mais il a aussi dressé un constat lucide : malgré les avancées, les résultats sur le terrain demeurent en deçà des attentes. Les conditions de vie des populations ne se sont pas significativement améliorées, et la pauvreté, l’insécurité et la fragilité des infrastructures continuent de peser sur le quotidien de millions de Burkinabè.
Le poids des chiffres et la réalité des collectivités
Pour comprendre l’urgence de ces assises, il faut se pencher sur les données les plus récentes. Le Burkina Faso compte aujourd’hui treize régions administratives, quarante-neuf Communes urbaines, dont deux à statut particulier (Ouagadougou et Bobo-Dioulasso), et trois cent deux Communes rurales. Ce maillage territorial est censé être le socle d’une gouvernance de proximité. Pourtant, les budgets qui leur sont alloués et leur capacité à les exécuter montrent un tableau contrasté. Les recettes totales mobilisées par les Communes rurales, en 2020, s’élèvent à environ 128,58 milliards FCFA, sur une prévision de 141,52 milliards, soit un taux de réalisation légèrement supérieur à 90 %. Les Communes urbaines, elles, ont mobilisé 37,39 milliards, sur une prévision de 43,30 milliards, soit un taux de réalisation de 86 %. Ces chiffres, bien qu’encourageants, traduisent aussi une dépendance persistante aux transferts de l’État et aux subventions. Moins de 27 % des recettes des Communes rurales et environ 37 % de celles des Communes urbaines proviennent de recettes propres.
Ce faible niveau d’autonomie financière pèse lourdement sur la capacité des Communes à investir. En 2020, les dépenses des Communes urbaines se sont chiffrées à 25,41 milliards, ce qui ne représente qu’environ 58 % du budget prévu, avec une répartition qui laisse encore une part trop importante aux dépenses de fonctionnement au détriment de l’investissement. Or, c’est l’investissement qui permet de construire les routes, les écoles, les dispensaires, l’éclairage public et de financer les actions de développement économique. C’est aussi cet investissement qui peut contribuer à renforcer la résilience des territoires face aux menaces sécuritaires, en améliorant la présence de l’État et en favorisant l’inclusion économique des jeunes.
Des défis persistants et multiformes

Les consultations régionales menées dans les treize régions avant ces États généraux ont mis en lumière les défis de manière implacable. La faible capacité des collectivités à assumer certaines compétences transférées, l’implication insuffisante des populations dans les projets de développement, l’inappropriation de l’intérêt général, la politisation de la gestion locale et la faible création de richesses locales sont autant de maux qui freinent la décentralisation. Dans certaines Communes, les projets financés n’atteignent pas leurs objectifs par manque de suivi technique ou de concertation avec les bénéficiaires. Dans d’autres, le manque de ressources humaines qualifiées limite la mise en œuvre des politiques locales.
Le Premier ministre, dans son discours, n’a pas éludé ces difficultés. Il a appelé les participants à un sursaut patriotique, les invitant à dépasser les logiques partisanes et à se concentrer sur l’intérêt supérieur de la Nation. « Nous devons faire de la Décentralisation un véritable outil de transformation sociale et économique », a-t-il martelé, rappelant que le président du Faso, le Capitaine Ibrahim Traoré, a fait de la refondation de l’État et du renforcement de la participation citoyenne des priorités absolues de son action gouvernementale.
Décentralisation et sécurité : un lien vital
La dimension sécuritaire de cette réforme est fondamentale. Le Burkina Faso est confronté depuis 2015, à une crise sécuritaire majeure, marquée par des attaques terroristes récurrentes, des déplacements massifs de populations et une fragilisation de la présence de l’État dans plusieurs zones. Dans ce contexte, la Décentralisation ne peut plus se limiter à être un mécanisme administratif ; elle doit devenir un outil de résilience et de pacification. Les Communes sont en première ligne pour identifier les tensions locales, prévenir les conflits communautaires, dialoguer avec les leaders d’opinion et mettre en place des actions de cohésion sociale. Les Maires, les Conseillers municipaux et les acteurs locaux doivent disposer de moyens suffisants pour organiser des patrouilles de surveillance communautaire, réhabiliter les infrastructures détruites, relancer les activités économiques et soutenir les populations déplacées.
Le pilier 3 du Plan d’actions pour la stabilisation et le développement (PASD) inscrit clairement la gouvernance locale comme levier de sécurité nationale. Les États généraux de septembre 2025 s’inscrivent dans cette dynamique : créer un modèle de Décentralisation inclusif et résilient, capable de soutenir l’action des Forces de défense et de sécurité, de restaurer la confiance entre l’État et les citoyens et de favoriser le retour des services publics dans les zones libérées.
Réformes attendues et perspectives
Les débats, riches et intenses, doivent déboucher sur un train de réformes concrètes. Parmi les priorités qui se dessinent : le renforcement de l’autonomie budgétaire des collectivités, grâce à de nouvelles sources de financement, la modernisation des systèmes de collecte des taxes et impôts locaux, la formation continue des élus et des agents communaux, la mise en place de mécanismes d’évaluation des performances, et l’amélioration de la coordination entre l’État central et les Communes. Ces réformes doivent s’accompagner d’une plus grande implication citoyenne : des cadres de concertation réguliers avec les populations, des plateformes de participation numérique, et des programmes de sensibilisation sur l’intérêt général. Au-delà des réformes techniques, c’est un véritable changement de paradigme qui est attendu. La Révolution progressiste populaire (RPP) dont se réclame l’actuel gouvernement prône un État plus proche, plus attentif, plus responsable. Elle invite à repenser les institutions et à donner une place centrale à la jeunesse et aux femmes dans la gouvernance locale. C’est en mobilisant toutes les forces vives que la Décentralisation pourra redevenir ce qu’elle devait être : un instrument d’émancipation et de développement.
Les États généraux de la Décentralisation de septembre 2025 ne sont pas un évènement isolé ; ils s’inscrivent dans un mouvement plus large de refondation nationale. Ils marquent le début d’une nouvelle ère où la gouvernance locale sera appelée à jouer un rôle déterminant dans la sécurisation et le développement du Burkina Faso. Les recommandations qui en sortiront devront être traduites en actions concrètes, suivies et évaluées dans le temps, pour que la population en ressente les effets dans son quotidien. Dans un contexte de crise sécuritaire, de pressions économiques et de profondes attentes citoyennes, la Décentralisation apparaît comme l’un des rares leviers capables de restaurer la confiance entre gouvernants et gouvernés. Elle est la promesse d’un État plus proche, plus efficace et plus juste. C’est à cette condition que le rêve d’un Burkina Faso uni, en paix et en marche vers la prospérité pourra se réaliser.
Issaka SANOU







