Le Burkina Faso traverse l’une des plus graves crises de son histoire : attaques djihadistes, effondrement des services publics dans plusieurs régions, déplacements de populations, destruction du tissu social. Pourtant, au cœur de ce fracas, il existe une force silencieuse, enracinée dans les entrailles de la nation : la culture. Non, le pays des Hommes intègres n’est pas réduit à la guerre. Il chante, il sculpte, il écrit, il filme, il peint. La culture burkinabè n’est pas seulement une survivante ; elle est une combattante. Elle résiste, instruit, apaise et élève. Quand les kalachnikovs crépitent, les tam-tams répondent.
Depuis les années 1980, le théâtre-forum s’est imposé comme une arme douce mais redoutable. Dans les marchés, les cours d’écoles ou les camps de déplacés, les troupes burkinabè font plus que jouer : elles soignent les cœurs, éveillent les consciences. La troupe Le Cartel, sous la direction de Prosper Kompaoré, continue de produire des œuvres poignantes autour du dialogue interethnique, de la paix, et de la responsabilité citoyenne.
Plus récemment, des troupes locales à Dori, Fada ou Gaoua improvisent des scènes en mooré, fulfuldé ou gulmacema pour traiter de sujets brûlants : mariages forcés, radicalisation religieuse, accaparement des terres. Ces formes de théâtre populaire sont devenues de véritables universités de rue.
Le cinéma burkinabè : caméra au poing, contre le chaos
Patrie du FESPACO, le plus grand festival de cinéma africain, le Burkina Faso a toujours fait du 7ᵉ art une arme de combat. Mais dans ce contexte d’insécurité, les cinéastes burkinabè réinventent leur langage : moins de fiction folklorisée, plus de réalisme social, plus de récits ancrés dans la douleur contemporaine. Des réalisateurs comme Michel K. Zongo, Appolinaire Zampaligre ou Fatoumata Coulibaly dénoncent les drames des femmes déplacées, l’effondrement des écoles, les conflits entre orpailleurs et paysans. Les caméras tournent à Ouahigouya, Kaya, Pissila… malgré les menaces. Mais ces artistes manquent de moyens. Plusieurs centres de projection communautaire ont fermé. Le ministère de la Culture, bien qu’ayant lancé un fonds d’appui, peine à faire face à la demande. Pourtant, dans chaque film tourné se cache une graine d’espoir. Et un mur contre l’oubli.
Du slam aux griots numériques : la parole debout
La parole n’a jamais été aussi libre, ni aussi dangereuse. Au Burkina Faso, la tradition des griots – maîtres de la mémoire et gardiens de la vérité – s’est réincarnée dans les slameurs, les rappeurs et les artistes urbains.
Malika la Slameuse, Omar D, Zougnazagmda, Art Melody ou encore Joey le Soldat ne chantent pas pour séduire les foules. Ils crient pour réveiller une nation endormie, pour dénoncer les injustices, pour porter la voix des quartiers sans eau ni école. Dans les réseaux sociaux, leurs messages deviennent viraux, portés par une jeunesse assoiffée d’identité. À travers les mots, le Burkina retrouve son souffle, sa dignité, son feu.
Masques et traditions : quand le passé éclaire l’avenir
En pays Bobo, Lobi, Gourounsi, Marka ou Mossi, les masques dansent toujours. Malgré l’insécurité, les fêtes rituelles s’organisent dans les villages. La tradition n’est pas un fardeau : elle est une boussole. Les masques de Dédougou, les danses initiatiques de Léraba, ou les funérailles traditionnelles des Gourmantchés deviennent des lieux de résistance culturelle. Car c’est dans la transmission que se joue l’avenir. Mais ces traditions sont menacées. L’exode rural, l’urbanisation chaotique, le manque de soutien institutionnel, et parfois la radicalisation religieuse, grignotent les repères. Des efforts comme ceux du Musée National du Burkina ou du Centre Siraba à Ziniaré doivent être renforcés.
La jeunesse crée, donc elle existe
Le centre culturel Bangré Vili à Ouaga, la Villa Ki-Yi de Ouagadougou, ou encore le Festival Rendez-vous chez nous font partie de ces lieux où la jeunesse burkinabè crée, rêve et résiste. Les arts plastiques y côtoient la danse contemporaine, la photo, le cirque, la poésie. Ces jeunes, souvent sans bourse ni statut, bâtissent des plateformes alternatives : web-séries, podcasts engagés, expositions éphémères. Dans les banlieues, on graffe sur les murs les vers de Sankara. À TikTok, on slame la dignité. À Facebook, on peint la colère.
Culture et politique : une relation ambivalente
Le gouvernement burkinabè a récemment adopté un Plan de relance culturelle 2024–2027, axé sur :
- la réhabilitation des infrastructures détruites ;
- la promotion des industries créatives ;
- et le renforcement de la diplomatie culturelle.
Mais les artistes dénoncent le manque de soutien concret, l’opacité dans la répartition des aides, et le désintérêt de certaines autorités locales pour la culture. Dans une économie de guerre, la culture est souvent reléguée au dernier rang.
Or, comme l’écrivait le poète Jean-Pierre Guingané : « Un pays qui n’investit pas dans sa culture est un pays qui prépare sa tombe. »
L’économie culturelle : un gisement oublié
Au-delà de l’identité, la culture est aussi une économie potentielle. Le textile traditionnel (Faso Dan Fani), la maroquinerie, le cinéma, la musique, la sculpture, l’édition… tout cela peut générer des emplois.
Des projets comme le Village artisanal de Ouagadougou, ou les coopératives féminines de Bobo, montrent la voie. Mais il faut des incitations fiscales, des guichets de crédit culturel, une stratégie d’exportation continentale.
La diaspora, ambassadrice culturelle
Les Burkinabè de France, du Canada ou de la Côte d’Ivoire, portent haut leur culture. Des événements comme La Nuit du Faso Dan Fani à Paris, les expositions de Yacouba Konaté ou les concerts de Bil Aka Kora en Europe sont des actes de diplomatie populaire. Cette diaspora peut être un relais de valorisation culturelle, si les canaux de coopération sont activés : maisons de la culture burkinabè à l’étranger, programme de résidence pour les artistes de retour, appui à la traduction et à la diffusion des œuvres locales.
Quand tout vacille, il reste l’art. Quand la peur paralyse, le tambour résonne. Quand l’école brûle, un conteur s’assoit. Le Burkina Faso, dans ses tourments, a encore une arme qu’aucun fusil ne peut tuer : la culture. Dans chaque spectacle, dans chaque poème, dans chaque masque, se joue la survie d’une nation. Non pas par les armes, mais par les âmes. Il est temps que les décideurs comprennent : on ne bâtira pas le Burkina Faso uniquement par les plans de sécurité. Il faut aussi un plan culturel de reconquête, une guérilla de la beauté, une armée de conteurs, de danseurs, de peintres, de musiciens et de bâtisseurs d’imaginaires.







