Depuis plus d’une décennie, le Burkina Faso traverse l’une des périodes les plus tumultueuses de son histoire contemporaine. Jadis perçu comme une terre de paix au cœur de l’Afrique de l’Ouest, notre pays est aujourd’hui meurtri par une insécurité rampante, un exode interne massif, et une précarisation de ses fondements économiques et sociaux.
Le Sahel burkinabè, autrefois théâtre de l’agropastoralisme paisible, est devenu l’épicentre d’un conflit asymétrique. Les attaques terroristes, les déplacements forcés de populations, la destruction des infrastructures sociales de base et la perte du contrôle d’importantes portions du territoire menacent l’unité nationale. À cette réalité tragique s’ajoute une crise de confiance vis-à-vis des institutions étatiques, souvent perçues comme impuissantes, voire absentes, face à l’ampleur du drame humanitaire.
Cependant, au cœur de cette obscurité, des signes de résilience émergent. Les volontaires pour la défense de la patrie (VDP), les forces de défense et de sécurité, les initiatives communautaires, et la prise de conscience citoyenne sur la nécessité de s’unir et de résister à l’effondrement de notre État-nation redonnent espoir. Mais cette résilience doit être encadrée, soutenue, et surtout inscrite dans un projet national ambitieux.
C’est dans cette logique que la question de la souveraineté — sécuritaire, alimentaire, économique et géopolitique — prend une acuité capitale.
Le défi sécuritaire n’est pas seulement militaire ; il est également social, économique, culturel et institutionnel. Le Burkina Faso ne vaincra pas le terrorisme uniquement par les armes, mais par une approche globale où la dignité humaine, la justice sociale et le développement équilibré deviennent des piliers de la stabilité.
Il faut poser les bases d’une sécurité populaire. Une sécurité enracinée dans les valeurs communautaires, la solidarité nationale et la coopération civilo-militaire. Les zones reconquises ne doivent pas être abandonnées à elles-mêmes. Elles doivent être reconstruites avec les communautés, en les dotant de moyens de production, d’accès à l’éducation, à la santé et à l’eau.
Par ailleurs, la coopération sécuritaire régionale et internationale doit être revue. Il ne s’agit plus de quémander une aide militaire intéressée, mais de bâtir une doctrine de sécurité souveraine, adaptée à nos réalités, nos frontières, et notre modèle de société.
Le Burkina Faso doit se doter de services de renseignement modernisés, de forces armées réformées, d’un code de guerre clair respectant les droits humains, et d’une politique de déradicalisation ancrée dans nos cultures et nos langues nationales.
L’autosuffisance alimentaire : une urgence stratégique
La guerre terroriste au Sahel est aussi une guerre contre la souveraineté alimentaire. Le contrôle des terres agricoles, des greniers, des marchés ruraux, et des axes de ravitaillement fait partie intégrante de la stratégie des groupes armés. Déposséder les paysans, couper les flux commerciaux, affamer les populations — voilà des armes de destruction lente mais efficace.
Face à cela, la reconquête agricole devient un acte de résistance nationale.
Le Burkina Faso doit restaurer ses capacités agricoles par une politique volontariste : irrigation des zones arides, mécanisation intelligente, semences locales résilientes, valorisation de la recherche agronomique, accès au crédit rural, et sécurisation foncière des exploitants. Les femmes rurales, qui portent plus de 60% de l’effort agricole, doivent être au centre de cette révolution verte.
Mais au-delà de la production, il s’agit de bâtir une économie circulaire autour de l’agriculture : transformation locale des produits, stockage moderne, commercialisation équitable, exportation ciblée. L’autosuffisance alimentaire ne doit pas être seulement une vision romantique, mais un pilier de notre modèle économique souverain.
Chaque hectare valorisé, chaque kilogramme de maïs transformé localement, chaque litre de lait distribué dans nos écoles est une victoire contre la dépendance, la pauvreté et la désespérance.
Souveraineté nationale : restaurer notre dignité collective
La souveraineté n’est pas une option diplomatique, c’est une condition de survie pour les nations post-coloniales comme la nôtre. Trop longtemps, le Burkina Faso a accepté des conditionnalités humiliantes en échange d’une aide internationale rarement désintéressée. Il est temps de nous réapproprier nos leviers de décision.
Être souverain, ce n’est pas rompre avec le monde ; c’est exister dans le monde avec notre voix propre. Cela suppose de renforcer nos institutions républicaines, de garantir la séparation des pouvoirs, de mettre fin à l’impunité économique, et d’assurer que nos ressources minières, foncières, énergétiques et humaines soient exploitées au profit du peuple burkinabè.
Cela suppose aussi une diplomatie offensive, où le Burkina Faso défend ses intérêts dans les enceintes régionales (CEDEAO, UEMOA), africaines (UA), et mondiales (ONU, BRICS+), sans honte ni complexe. Le choix de nouveaux partenariats stratégiques doit être fondé sur le respect mutuel, la transparence et la capacité à répondre à nos besoins réels.
La souveraineté nationale commence par la souveraineté de pensée. Il faut réhabiliter le débat public, la liberté de presse responsable, l’éducation critique et la culture nationale comme socles de la construction de l’avenir.
Un monde en mutation : la géopolitique ne pardonne pas l’impréparation
Le monde est en feu. De l’Ukraine à Gaza, du Soudan au Yémen, des tensions sino-américaines aux fractures énergétiques, la planète entre dans une ère d’instabilité permanente. Les anciennes puissances perdent leur influence, les nouvelles reconfigurent les rapports de force. L’Afrique n’est plus un simple terrain d’influence ; elle devient un champ de bataille stratégique.
Dans cette nouvelle donne, le Burkina Faso ne peut pas être un spectateur passif. Notre position géographique, nos ressources, notre jeunesse et notre rôle dans la stabilité sahélienne nous confèrent une importance capitale. Mais pour être acteur, il faut avoir une vision claire, une élite consciente, et un État stratège.
Il est donc essentiel de former une génération de diplomates, de géopoliticiens, de chercheurs et de décideurs capables de comprendre le monde et d’y agir. Le multilatéralisme ne doit plus être un slogan, mais un outil pour défendre notre souveraineté collective africaine.
Ecrire l’histoire avec nos propres plumes
Ce que traverse le Burkina Faso n’est pas une fatalité. C’est une épreuve historique, un moment de vérité, une bifurcation possible. Nous avons le choix : nous effondrer sous le poids des crises ou nous relever avec la dignité de ceux qui croient en leur pays.
Le chemin est rude, les sacrifices nombreux, les défis immenses. Mais la promesse est grande : un Burkina Faso libre, prospère, juste, et souverain, bâti par son peuple, pour son peuple.
La Colombe Plus, dans sa mission citoyenne, s’engage à être une sentinelle de cette renaissance, un miroir des luttes, un amplificateur des espoirs, une lumière dans l’obscurité.
Car, comme le disait Thomas Sankara :
« La seule lutte que l’on perd, c’est celle qu’on abandonne. »
Abdouramane Abdoulaye Maïga
Directeur de publication, La Colombe Plus







